Jimmy LIAO créa « Nuit étoilée »

Malgré leur grand nombre, les ouvrages publiés de Jimmy Liao (plus de soixante en vingt ans) ne semblent pas se suffire pour donner accès à l’auteur. On a l’impression que celui-ci se livre sans se faire prendre. Il se livre car il ne peut pas faire autrement : peu après sa décision de se consacrer à l’illustration, une maladie grave lui tomba dessus et faillit lui coûter la vie. Il déploya alors sa créativité avec la ferveur d’un homme en sursis face à la mort. C’était en 1998. Il ne se laisse pas prendre car sa sensibilité est à fleur de peau. Un contact trop direct, au lieu d’apaiser, provoquerait une douleur vive et insupportable.

Cette situation paradoxale, sans tout expliquer, donne peut-être une clé de compréhension de son univers, peuplé de signes et symboles (éléphant, chat, chiot, poissons, grille et cage, tableaux de Magritte et de Van Gogh dans Nuit étoilée) par nature équivoques voire ambigus, mis au service d’une narration sur des sujets existentiels, sans pitié pour les lecteurs qui songeraient à les éluder.

La publication de Nuit étoilée par HongFei en 2020, vingt ans après les premières parutions en France des livres de Jimmy Liao, nous offre la satisfaction de constater que les lecteurs français adhèrent à son univers et appréhendent ses messages sans difficulté. De notre côté, rodés au travail de création entre les cultures, nous sommes aussi attentifs aux « impensés » qui pourraient constituer un obstacle dans la rencontre du public français avec cet auteur originaire de Taiwan où la pratique de la littérature illustrée est sensiblement différente. Par exemple, non seulement ses histoires illustrées ne sont pas regardées comme s’adressant spécifiquement ou prioritairement aux enfants, mais en outre un livre comme Nuit étoilée aborde une faculté qu’on associe rarement ici à une expérience de l’enfance : la réminiscence (lorsque les souvenirs rassemblés font jaillir une nouvelle lumière).

En effet, la scène finale – la jeune femme devant la toile de Van Gogh dans un musée – suggère que l’ensemble des pages qui précèdent peuvent être lues comme un long flashback. Cette capacité à regarder son passé comme portant un éclairage sur son présent marque, nous semble-t-il, le seuil de l’adolescence. Cette dernière, encore à venir pour certains et déjà passée pour les autres, tient lieu de pont jeté par Jimmy Liao entre les lecteurs enfants et adultes. Nous lui en sommes reconnaissants.